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Les Noirs sont antisémites parce qu’ils sont anti-Blancs.

12/12/2022

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Enfants à Harlem, nous avons vu se succéder une déprimante série de propriétaires juifs, et nous les détestions. Nous les détestions parce qu’ils étaient de mauvais propriétaires qui ne s’occupaient pas de notre immeuble. Peinture à refaire, vitre cassée, évier ou toilettes bouchés, parquet défoncés, plafond fissuré, cage d’escalier dangereuse, problème de poubelles, de chaleur et de froid, de cafards et de rats - des questions de vie ou de mort pour les pauvres, surtout avec des enfants -, autant de problèmes avec lesquels nous devions faire de notre mieux. Nos parents étaient pieds et poings liés à des emplois sans avenir pour payer le loyer exorbitant. Nous savons que le propriétaire nous traitait ainsi uniquement parce nous étions des gens de couleur; et lui savait que nous ne pouvions pas aller ailleurs.


L’épicier était un Juif, et être endetté auprès de lui ou de l’économat était du pareil au même. Le boucher était un Juif et, oui, il va de soi que nous payions bien plus cher les vilains morceaux que tout autre New-Yorkais, et c’est un fait que nous repartions bien souvent avec des insultes en plus de sa viande. Nous achetions nos vêtements, et parfois des chaussures d’occasion, à un Juif, et le prêteur sur gages était un Juif - c’est lui, je crois, que nous détestions le plus. Les commerçants le long de la 125e Rue étaient juifs - du moins beaucoup d’entre eux l’étaient; je ne sais pas si Grant’s ou Woolworth’s sont des noms juifs - et je me souviens très bien que ce n’est qu’à la suite des émeutes de Harlem en 1935 que les Noirs purent gagner un peu d’argent dans certains des commerces où ils en dépensaient tant.


Tous ces Blancs n’étaient pas cruels - au contraire, je me souviens de certains qui étaient aussi attentionnés qu’ils pouvaient l’être vu les circonstances -, cependant tous nous exploitaient, et c’est pourquoi nous les détestions.


Mais nous détestions aussi les travailleurs sociaux, dont certains étaient blancs, certains de couleur, certains juifs et d’autres non. Nous détestions les policiers, qui tous n’étaient pas juifs et certains étaient noirs. Les pauvres, quelle que soit leur couleur, se méfient de la loi, ont toutes les raisons de s’en méfier et Dieu sait que nous nous en méfiions. « Si tu sois vraiment appeler un flic, disait-on à cette époque, pour l’amour de Dieu fais en sorte qu’il soit blanc. » Nous n’avions pas le sentiment que les flics nous protégeaient, car nous connaissions trop bien les raisons du genre de crimes qui étaient commis dans le ghetto; mais nous craignions les policiers noirs encore plus que les blancs, car un flic noir doit travailler plus dur que les autres - sur votre tête - pour prouver à lui-même et à ses collègues qu’il n’est pas comme tous les autres nègres.


À l’école, nous détestions la plupart de nos enseignants parce qu’ils nous méprisaient de manière si évidente et nous traitaient comme de sales et ignorants sauvages. Tous n’étaient pas juifs. Certains, hélas, étaient noirs. Parfois, c’est moi qui apportais les cotisations syndicales de mon père en ville. Je détestais tous le monde dans ce repaire de voleurs, surtout celui qui me prenait l’enveloppe qui contenait l’argent durement gagné par mon père, l’enveloppe qui contenait le pain de ses enfants. Voleurs, je pensais, tous que vous êtes! Je sais que j’avais raison et je n’ai jamais changé d’avis. S’ils étaient ou non tous juifs, en revanche, je n’en ai aucune idée.


L’armée est peut-être contrôlée par les Juifs; je ne sais pas et je m’en fiche. Je sais que, quand je travaillais pour l’armée, je détestais tous mes supérieurs à cause de leur façon de me traiter. Je ne sais pas si la poste est juive, mais j’aurais la hantise d’y travailler à nouveau. Je ne sais pas si Wanamaker’s est juif, mais je n’aimais ni y conduire l’ascenseur ni sa clientèle. Je ne sais pas si Nabisco est juif, mais je n’aimais pas nettoyer ses caves. Je ne sais pas si Riker’s est juif, mais je n’aimais pas frotter ses sols. Je ne sais pas si le grand malabar blanc qui trouvait ça drôle de m’appeler « cirage » était juif, mais je sais que j’ai tenté de le tuer - et qu’il n’a plus jamais recommencé. Je ne sais pas si le dernier chauffeur de taxi qui a refusé de me prendre était juif, mais je sais que j’ai souhaité qu’il se brise la nuque avant la fin de sa journée. Et je ne crois pas que General Electric ou General Motors ou RCA ou Con Edison ou Mobil Oil ou Coca-Cola ou Pepsi-Cola ou Firestone ou le rectorat ou l’industrie des manuels scolaires ou Hollywood ou Broadway ou la télévision - ou Wall Street, Sacramento, Dallas, Atlanta, Albany ou Washington - soient contrôlés par des Juifs. Je crois qu’ils sont contrôlés par des Américains, et que la situation des Noirs américains est le résultat direct de ce contrôle. L’antisémitisme des Noirs, sans doute inévitable mais certainement, hélas, compréhensible, loin de remettre en cause ce contrôle, ne fait que le confirmer. C’est pas le Juif qui contrôle le drame américain. C’est le Chrétien.


L’antisémitisme parmi les Noirs trouve sa source, ironiquement, dans la relation entre les gens de couleur - à travers le globe - et le monde chrétien. C’est là un fait qui est peut-être difficile à appréhender, non seulement pour les habitants les plus affligés et aigris du ghetto, mais aussi pour beaucoup de Juifs, et, inutile de le préciser, pour beaucoup de Chrétiens. Mais c’est un fait, et ce n’est pas l’adoption aujourd’hui par des gens de couleur d’un des vices chrétiens les plus dévastateurs qui soient qui améliorera la situation, au contraire.


Il est évident, et je ne suis pas naïf au point de ne pas le savoir, que beaucoup de Juifs, à l’instar de leurs frères aryens, méprisent les Noirs. (Il existe également des Juifs qui, à l’instar de ces mêmes frères, méprisent les Juifs). Il est vrai que beaucoup de Juifs utilisent, de manière éhontée, le massacre de 6 millions de personnes par le Troisième Reich comme preuve qu’ils ne sauraient être sectaires - ou dans l’espoir ne de pas être tenus pour responsable de leur sectarisme. Il est tout à exaspérant de s’entendre dire par un Juif, dont vous savez qu’il vous exploite, qu’il est impossible qu’il soit en train de faire ce que vous savez qu’il est en train de faire parce qu’il est juif. C’est avec amertume qu’on regarde un commerçant juif fermer sa boutique pour la nuit et rentrer chez lui. Rentrer chez lui avec votre argent dans sa poche, rentrer chez lui dans un quartier propre situé à des kilomètres d’ici et où vous n’êtes pas autorisé à aller. Et quand une partie de cet argent est versée en donation pour les droits civiques, cela n’améliore pas non plus la situation entre la majorité des Noirs et la majorité des Juifs. À la lumière de ce qui est aujourd’hui qualifié de retour de bâton de la majorité blanche, cet argent peut-être considéré comme servant uniquement à se donner bonne conscience, comme de l’argent donné pour que les Noirs restent tranquillement à leur place, et hors des quartiers blancs.


Pour résumer, nous ne souhaitons pas nous entendre dire par un Juif américain que sa souffrance est aussi grande que celle du Noir américain. Elle ne l’est pas, et nous savons qu’elle ne l’est pas simplement par le ton avec lequel il vous assure qu’elle l’est.


D’une part, l’effort du Juif américain, pour autant qu’on sache en quoi il consiste, a permis d’acheter une sécurité relative pour ses enfants, et un avenir relatif pour eux. C’est plus que ce que l’effort de votre père a été capable de faire pour vos enfants. Il y a des jours où il est extrêmement pénible de supporter certaines célébrités blanches du monde de la musique ou du théâtre, qu’elles soient juives ou non - qu’est-ce qu’un nom dans le show-business? -, dont les revenus grotesques nous font songer avec amertume aux destins de personnes telles que Bessie Smith ou King Oliver ou Ethel Waters. D’autre part, un Juif peut se sentir fier de sa souffrance, ou du moins ne pas en avoir honte. Son histoire et sa souffrance n’ont pas pour origine l’Amérique, pays où l’on a enseigné à l’homme noir à avoir honte de tout, en particulier de sa souffrance.


La souffrance du Juif est reconnue comme faisant partir de l’histoire morale du monde et le Juif est reconnu comme un contributeur à l’histoire mondiale : ce n’est pas le cas des Noirs. L’histoire juive, qu’elle ait pu être honorée ou non, est connue : l’histoire noire, elle, a été dévastée, calomniée et méprisée. Le Juif est un homme blanc, et quand des hommes blancs se soulèvent contre l’oppression, ce sont des héros : lorsque des hommes noirs se soulèvent, on considère qu’ils sont retombés à l’état sauvage. Le soulèvement du ghetto de Varsovie n’a pas été qualifié d’émeute, ni les participants traités de voyous : les garçons et les filles de Harlem et de Watts le savent parfaitement, et l’influence que cela peut avoir sur leur attitude envers les Juifs ne fait aucun doute.


Évidemment, le fait que je compare ces deux quartiers au ghetto de Varsovie sera immédiatement jugé scandaleux. Plusieurs raisons à cela. Le fait que l’Amérique adore les héros blancs armés jusqu’aux dents, mais ne supporte pas les mauvais nègres, en est une. Mais la raison fondamentale est que laisser entendre qu’une quelconque horreur gratuite et sans remords puisse avoir lieu ici contredit le rêve américain. Nous commettons des erreurs, aimons-nous à penser, mais nous devenons sans cesse meilleurs.


Eh bien, pour le dire gentiment, ce n’est pas le point de vue des Noirs, pour peu qu’ils soient sains d’esprit ou honnêtes. Très peu d’Américains, parmi lesquels très peu de Juifs; acceptent de croire que la situation des Noirs américains est aussi désespérée et dangereuse qu’elle l’est. Très peu d’Américains et très peu de Juifs ont le courage de reconnaître que l’Amérique dont ils rêvent et se targuent n’est pas celle dans laquelle vivent les Noirs. Ce pays-là les Noirs ne l’ont jamais vu. Et. Il ne s’agit pas uniquement de mauvaise foi de la part des Américains. La mauvaise foi, Dieu sait, abonde, mais il y a quelque chose dans le rêve américain de plus triste et nostalgique que ça.


Personne, je suppose, n’imaginerait un instant accuser feu Moss Hart (1) de mauvaise foi. Vers la fin de son autobiographie intitulée "Un Homme de Broadway", juste après qu’il est devenu un dramaturge à succès et alors qu’il rentre, pour la 1ère fois, en taxi chez lui à Brooklyn, il écrit : 


« Par la vitre du taxi, je regardais un gamin de dix ans aux traits tirés dévalant les marches pour faire quelque commission avant l’école, et je me revis moi-même me précipitant dans les rues tous ces matins blêmes, sortant d’une porte et d’une maison semblables à celles-là. Mon esprit fit un bond dans le passé puis virevoltant tel un prisme à multiples facettes il déroula le temps - projetant des images de notre ancien quartier, la maison, l’escalier, le marchand de bonbons - pour enfin revenir à l’horizon de gratte-ciel devant lequel je venais de passer, la Première qui venait d’avoir lieu, et les programmes que je serrais encore sous mon bras. Il était possible, dans cette formidable ville, que ce petit garçon anonyme - où des millions comme lui - ait de bonnes chances de franchir les obstacles et de réaliser son souhait. Peu importent la richesse, la position sociale ou un nom imposant. La seule référence que la ville exigeait était l’audace de rêver. »


Mais ce n’est pas vrai pour les Noirs, et même le plus célèbre ou le plus stupide des Noirs ne peut réellement croire cela. Son périple lui aura  coûté trop cher, un prix que révèlent son rejet - sauf s’il est tout à fait exceptionnel et extrêmement chanceux - par les autres personnes de couleur et son isolement, toujours, de la part des Blancs. De plus, pour chaque garçon noir qui arrive à faire un tel trajet en taxi, des centaines, au moins, auront péri autour de lui, non que l’audace de rêver leur fasse défaut, mais parce que la république méprise leurs rêves.


Peut-être est-il nécessaire de vivre une telle situation pour vraiment la comprendre. Mais si on est un Noir à Watts ou à Harlem et qu’on sait pourquoi on y est, et qu’on sait qu’on a été condamné à y demeurer à vie, on ne peut pas s’empêcher de considérer l’État américain et le peuple américain comme ses oppresseurs. C’est, après tout, exactement ce qu’ils sont. Ils vous ont rassemblés là où vous êtes pour leur confort et dans leur intérêt, et font tout leur possible pour vous empêcher d’en savoir assez sur vous-même pour être capable de jouir de la seule vie que vous avez.


On refuse de croire que le Noir américain puisse ressentir cela, mais parce que le monde chrétien a été trompé par sa propre rhétorique et endormi par son propre pouvoir.


Plusieurs générations durant, les natifs du Congo belge, pour citer un exemple, ont enduré des atrocités innombrables de la part des Belges, de la part de l’Europe. Leur souffrance a eu lieu en silence. Elle n’a pas fait l’objet d’articles indignés dans la presse occidentale, comme cela aurait été le cas s’il s’était agi de la souffrance d’hommes blancs. La souffrance de ces indigènes était considérée comme nécessaire, hélas, dans la perspective d’une domination européenne et chrétienne. Et comme le monde en général ne savait presque rien concernant la souffrance de ces indigènes, lorsqu’ils se sont soulevés, loin d’être salués en héros luttant pour leur terre, ils furent accusés de n’être que des sauvages affamés de chair blanche. Aux yeux du monde chrétien, la Belgique était un pays civilisé; mais non seulement n’y avait-il aucune raison que les Congolais pensent cela de la Belgique, il n’y avait aucune possibilité qu’ils puissent le penser.


Que dira le monde chrétien, lequel est plongé dans un silence angoissé actuellement, lorsque - et ce jour approche - les Noirs d’Afrique du Sud commenceront à massacrer les maîtres qui depuis si longtemps les massacrent? Il est vrai que deux maux ne font pas un bien, comme nous adorons le rappeler aux personnes à qui nous faisons du mal. Mais un mal ne fait pas un bien, non plus. Les personnes à qui du tort a été fait tenteront de rectifier ce tort; sinon, ce ne seraient pas des personnes. Il est rare que de telles personnes se permettent d’être regardantes quant aux moyens utilisés. Elles utiliseront ceux qu’elles ont sous la main. Et, d’une manière générale, elles ne feront pas non plus le détail entre les oppresseurs ni ne chercheront à connaître le principe à la source de leur oppression.


Dans le contexte américain, le plus ironique concernant l’antisémitisme des Noirs, c’est que le Noir est en train, en fait, de condamner le Juif d’être devenu un Blanc américain - d’être devenu, en réalité, un Chrétien. Le Juif profite de son statut en Amérique, et pour cette raison il doit s’attendre à ce que les Noirs se méfient de lui. Le Juif ne se rend pas compte que ses références, le qu’il ait été méprisé et massacré, n’accroissent pas la compréhension du Noir. Cela accroît sa rage.


Car ce n’est pas ici ni maintenant que le Juif est en train d’être massacré, et il n’est jamais méprisé ici, à la différence du Noir, parce qu’il est un Américain. Leur malheur a eu lieu de l’autre côté de l’océan et c’est l’Amérique qui a sauvé le Juif de la maison de servitude (2). Mais l’Amérique est la maison de servitude du Noir, et aucun pays ne peut venir le sauver, lui. Ce qui arrive au Noir ici lui arrive parce qu’il est un Américain.


Lorsqu’un Africain est maltraité dans ce pays, par exemple, il a recours à son ambassade. Le Noir américain qui est disons, arrêté par erreur, constatera qu’il est presque impossible pour lui de porter son affaire devant les tribunaux. Ainsi, parce qu’il est un natif de ce pays - « un de nos nègres » -, il n’a, effectivement, aucun recours ni aucun endroit où aller, que ce soit dans ou hors du pays. C’est un paria dans son propre pays et un étranger dans le reste du monde. Voilà ce que signifie d’avoir son histoire et ses liens à sa patrie ancestrale totalement détruits. 


Ce n’est pas ce qui est arrivé au Juif et, par conséquent, il a des alliés dans le monde. C’est là une des raisons pour lesquelles personne n’a jamais sérieusement suggéré que le Juif soit non violent. Il n’y avait aucune nécessité pour lui d’être non violent. Au contraire, la bataille des Juifs pour Israël a été saluée comme relevant d’un formidable héroïsme. Pourquoi le Noir ne soupçonnerait-il pas le Juif d’insinuer en vérité que le Noir mérite sa situation parce qu’il a manqué d’héroïsme? Il est peu probable que les Juifs auraient remporté leur bataille si les pouvoirs occidentaux s’y étaient opposés. Mais les possibles alliés du Noir luttent eux-mêmes pour leur liberté et contre une immense et tenace opposition occidentale. 


Ainsi le Noir américain, qui techniquement représente les nations occidentales, se retrouve dans une situation cruellement ambiguë; une situation dans laquelle le Juif américain ne peut ni le conseiller ni le consoler. Bien au contraire, car le Juif américain connaît assez de choses concernant cette situation pour ne pas vouloir l’imaginer à nouveau.


Ainsi, le Noir américain comprend que ce que le Juif est en train de lui dire est qu’il faut envisager sa propre vie et celle de ses parents et enfants d’un point de vue historique qui et impersonnel. « Nous avons connu la souffrance nous aussi, s’entend-on dire, mais nous l’avons surmontée, et vous aussi vous y parviendrez. Avec le temps. »


Avec le temps de qui? Nous n’avons qu’une seule vie. Il est possible de se réconcilier avec le fait que sa propre vie soit ruinée, mais lorsque c’est la vie de ses propres enfants qui est ruinée, il n’est plus question de réconciliation, mais de désespoir. Et nous savons que les personnes qui donnent ce genre de conseil ne sont pas arrivées de ce côté de l’océan parce qu’elles l’ont suivi. Non, elles sont là parce qu’elles ont fourni le même effort que celui que le Noir américain est en train de fournir : parce qu’elles voulaient vivre, non pas demain, mais maintenant. À présent, puisque le Juif vit ici, comme tous les autres Blancs qui vivent ici, il veut que le Noir attende. Et le Juif parfois - souvent - fait cela au nom de sa judaïté, ce qui est une grave erreur. En tant que Juif, il n’a aucune espèce de pertinence dans ce contexte. Sa seule pertinence est qu’il est blanc et accorde de l’importance à sa couleur et l’utilise.


Il est montré du doigt par les Noirs non pas parce qu’il agit différemment des autres Blancs mais justement parce qu’il n’agit pas différemment. Il doit sa principale distinction à cette histoire de la Chrétienté qui a su si bien victimiser à la fois les Noirs et les Juifs. Et, à Harlem, il joue le rôle que les Chrétiens lui ont depuis longtemps assigné : il fait leur sale boulot.


Pas plus que les braves Blancs dans le Sud, qui sont les véritables instigateurs des attentats à la bombe et des lynchages, n’assistent à ces événements, les véritables propriétaires de Harlem ne viennent en personne collecter les loyers. On risque la diffamation a tenir des propos plus explicites, mais il faut savoir que Harlem est en fait la propriété d’une curieuse coalition composée de quelques Églises, quelques universités, quelques Chrétiens, quelques Juifs et quelques Noirs. La capitale de l’État de New York est Albany, qui n’est pas un État Juif, et le Moïse qu’ils nous ont envoyé, quelles que soient ses origines, a parfaitement échoué à délivrer les enfants captifs.


Une confrontation franche et sincère entre Noirs américains et Juifs américains serait assurément d’une inestimable valeur. Mais les aspirations du pays sont misérablement classe moyenne et la classe moyenne ne peut jamais se permettre d’être franche.


La véritable question est le mode de vie à l’américaine. La véritable question est de savoir si les Américains ont déjà une identité ou s’ils sont encore suffisamment flexibles pour en acquérir une. C’est une question douloureusement complexe, car ce qui apparaît aujourd’hui comme étant l’identité américaine est en réalité un mélange déconcertant et parfois déprimant de nostalgie et d’opportunisme. Les Irlandais qui défilent le jour de la fête de la Saint-Patrick par exemple, n’ont en définitive aucun désir de retourner en Irlande. Ils n’ont aucune intention de retourner vite là-bas, bien qu’ils puissent rêver d’y retourner pour mourir. Leur vie, entre-temps, se trouve ici, mais en même temps ils s’accrochent à ses références issues du Vieux Monde, références impossible à reproduire ici, références que le Noir américain, lui, n’a pas. Ces références sont l’histoire abandonnée de l’Europe - l’histoire idéalisée et abandonnée de l’Europe. Les Juifs russes n’ont eux non plus aucun désir de retourner en Russie, et ils ne sont pas partis pour Israël en soulevant de grands nuages de poussière. Mais ils ont le pouvoir de savoir que c’est là. Les Américains ne sont plus des Européens, toutefois ils continueront de vivre, du moins selon leur imagination, sur ce capital.


Ce capital appartient également, cependant, aux esclaves qui l’ont créé pour l’Europe et qui l’ont créé ici; et dans ce sens, le Juif doit voir qu’il fait partie de l’histoire de l’Europe, et sera toujours considéré comme tel par le descendant de l’esclave. Toujours, cela dit, sauf si lui-même est prêt à démontrer que de jugement est inadéquat ou injuste. C’est précisément ce qui est exigé de tous les autres Blancs dans ce pays, et la tâche ne sera plus aisée pour le Juif.


Le seul espoir pour qu’un véritable dialogue noir-blanc voie le jour dans ce pays repose sur la reconnaissance que le serf européen a simplement créé un autre serf ici, et l’a créé sur la base de la couleur. Personne ne peut nier que le Juif a été complice de cela, mais cela n’a aucun sens d’imputer ce fait à sa judaïté. On peut être déçu par le Juif si on est suffisamment romantique - si l’on n’a pas tiré d’enseignement de son histoire;  mais si les gens tiraient un enseignement de l’Histoire, l’Histoire ne serait pas ce qu’elle est.


Toutes les opinions racistes me déconcertent et me révoltent. Personne n’est à ce point différent d’un autre, ni à ce point meilleur ou pire. D’autre part, lorsqu’on adopte une opinion on doit s’efforcer d’envisager où, inévitablement, mène cette opinion. On doit se demander, dès lors que l’on décide que les Noirs, les Blancs ou les Juifs sont, par définition, méprisables, si l’on est pret à tuer un bébé noir, blanc ou juif : car c’est là que mène une telle opinion. Et si l’on reproche au Juif d’être devenu un Américain blanc, il n’est pas exclu, si l’on est Noir, que ce soit uniquement par jalousie.


Si l’on considère le Juif comme responsable du fait que l’on n’a pas été anobli par l’oppression, ce n’est pas le Juif à titre individuel que l’on accuse, mais la totalité de l’espèce humaine, et donc, aussi vertigineuse que soit cette affirmation, également soi-même. Je sais que ma propre oppression ne m’a pas anobli, même quand je me considérais comme un Chrétien pratiquant. Je sais aussi qui si aujourd’hui je refuse de détester les Juifs, ou de détester qui que ce soit, c’est parce que je sais ce que cela fait d’être détesté. Ce sont les Chrétiens qui me l’ont enseigné. Et j’ai cessé de pratiquer ce que les Chrétiens pratiquaient.


La crise qui a lieu dans le monde, et dans le cœur et l’esprit des hommes noirs où qu’ils soient, n’est pas engendrée par l’étoile de David, mais par la vielle et solide croix latine sur laquelle le Juif le plus célèbre de la Chrétienté fut assassiné. Et pas par les Juifs.


(1). Moss Hart (1904-1961), écrivain et dramaturge américain.


(2). Nom donne notamment dans la Bible à l’Égypte, où les Israélites furent opprimés et dont ils purent sortir grâce à Moïse. Désigne un lieu où un peuple connaît l’oppression.


The New York Time Magazine, 9 Avril 1967.
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